A partir de deux pièces de Jean Anouilh (Eurydice et Cher Antoine ou l'amour raté) l'emblématique figure de la nouvelle vague Alain Resnais développe, à l'aide d'un casting surabondant et éclectique, une réflexion autour de l'intertextualité et du rapport entre la scène et l'image. Vous n'avez encore rien vu s'inscrit en effet comme une suite logique dans la carrière du cinéaste puisque l'on retrouve son art de la malice, de l'expérimentation mais aussi de la manipulation.
Adossé au style d'Anouilh, le réalisateur propose ainsi une oeuvre à l'originalité manifeste. Dans un scénario proche de la fantasmagorie et de l'illusoire, la caméra se confond sans arrêt entre la salle et le plateau. Le spectateur se retrouve transporté dans un monde aux genres multiples, sans repères et sans références. Les personnages, perdus dans la splendide et vaste demeure du célèbre dramaturge Antoine d'Anthac, visionnent une adaptation de leur pièce Eurydice par la troupe de la compagnie de la Colombe. A partir de là, les différents protagonistes revivent et revisitent le passé en rejouant la tragédie scène par scène en écho au film projeté. Et dans cet élément réside la prouesse de Resnais : en filmant le théâtre, il organise son histoire à l'aide d'un cinéma dans un autre cinéma, d'un théâtre dans un autre théâtre. Exceptionnellement élégant, il parvient à déstabiliser les habituels codes de la filmographie en usant de répétitions, de décalages flagrants et d'émotions intenses. Simplement en dressant une photographie instantanée de deux arts majeurs : ainsi le jeu, les sensations, les tourments ne sont jamais les mêmes puisque chaque artiste interprète différemment un même texte ou un même passage dans un tourbillon jubilatoire.
Pourtant, on ne peut que regretter quelques longueurs, un final un peu bancal, limite décevant et des erreurs discrètes mais bien présentes. Comme si l'expérience et la tentative prédominaient sur le conventionnel ou le plaisir. Mais surtout, le choix de Sabine Azéma dans le (presque) rôle-titre se place comme la faille indépassable d'un long-métrage doué de génie. Et même les excellentes performances de Mathieu Almaric, Michel Piccoli, Pierre Arditi voir Anne Consigny ne parviennent pas à redresser la barre étouffée par le caractère surjoué d'une actrice ne méritant pas sa place. En définitive, sous ce titre un peu pompeux, Alain Resnais offre un film à la création phénoménale, aux couches infinies et à l'interprétation exaltante. Intelligent et somptueux, Vous n'avez encore rien vu semble se poser comme un testament au cinéma et au théâtre. Où la vie et l'écriture s'appellent comme un éternel recommencement.

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