Le générique de fin apparaît. Les lumières se rallument et un silence assourdissant envahit la salle. Sur les visages, les lèvres sont serrées, les yeux humides, les corps un peu ailleurs. Seuls les pas résonnent. Quelques murmures discrets et furtifs se font enfin entendre après de longues secondes. Une atmosphère pesante s'évapore doucement : Amour vient de se finir.
Palme d'Or du dernier festival de Cannes, le film propose l'histoire de deux octogénaires, Georges et Anne (Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva) confrontés à la maladie incurable et dévastatrice de cette dernière suite à une attaque cérébrale. A partir de ce lourd point de départ, Haneke développe un fabuleux huis-clos à la fois massif et magnifique, merveilleux et transcendantal. L'image, d'une netteté saisissante, d'un brio inégalable accentue avec grâce et élégance le génie du réalisateur mais aussi celui de son impressionnant duo d'acteurs. Trintignant et Riva paraissent au sommet d'un art extatique et jubilatoire : l'un et l'autre retranscrivent avec une justesse rare la fatigue et la souffrance de leurs personnages. "Tu es parfois un monstre mais tu es gentil" assène Anne à Georges et c'est dans ce basculement régulier, touchant, captivant que le long-métrage excelle et met en place son esthétique et son sujet. Amour est une oeuvre aussi bien dure que tendre, fortement ambivalente, d'une force parfois suffocante et brute, où l'émotion déborde et la pudeur s'exacerbe au contact de personnages attachants - chose nouvelle pour un réalisateur qui conserve le caractère sec de sa narration tout en y incorporant de l'humanité. L'ensemble est ainsi amoureusement mis en scène, profondément étudié, d'une maîtrise tragique phénoménale. L'artistique se place comme un relais nécessaire à l'universalité de la maladie, de la décrépitude. En plongeant le scénario dans un tourbillon de sentiments contraires (entre générosité et sacrifice), Haneke insiste, sans se renier, sur la splendeur et la finesse en invoquant un impressionnisme contemporain absolument sidérant. Un mot enfin sur la musique - ou plutôt sur la non-musique - avec un travail d'une intelligence prodigieuse sur le silence, sur l'absence de mot seulement coupé par les quelques notes de piano réellement jouées ou fantasmagoriquement désirées.
Amour est sans conteste le film de l'année. Moment précieux d'une année foisonnante, il prend à la gorge et laisse sans voix. Haneke signe un chef d'oeuvre cinématographiquement indispensable et émotionnellement poignant.
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